Histoire d’Outremont par André Girard
Au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière des Outaouais, l'ile de Montréal s'étale en un triangle de 50 par 20 kilomètres. Le Mont-Royal domine le paysage en plein centre. Dévalant le flanc nord de la montagne,rectangulaire, Outremont couvre, sur un kilomètre en longueur, d'abord la falaise, puis la pente douce, pour ensuite finir en plaine : une étendue accidentée, variée, propice aux décors changeants.
De temps immémorial, une piste indienne ceinturait en ondoyant au plus serré l'escarpement du sommet. En bons nomades, les autochtones l'empruntaient lors de leurs expéditions de chasse et de cueillette et pour aller inhumer leurs disparus, peut-être là où sera aménagé à partir de 1852 le remarquable cimetière paysagé du Mont-Royal. En bons colonisateurs, dès 1694, les administrateurs français s'approprient le passage et ses abords en les nommant Côte Sainte-Catherine, puis en les cadastrant de façon rectiligne pour concéder des terrains à des «habitants» sédentaires. Alors commence le défrichage petit à petit de chaque côté du définitif «Chemin de la Côte Sainte-Catherine».
A ses débuts en 1763, la colonisation britannique ne change rien à la situation de la Côte Sainte-Catherine, bled perdu à quelques milles du petit bourg qu'est alors Montréal. Cependant, jusqu'aux premières années 1800, il y a aura eu la révolution américaine, alors que le Canada a refusé de lier son sort à celui des autres colonies anglaises dont les troupes républicaines sont néanmoins occupé
Montréal. Le Congrès de Philadelphie y a mandaté un gouverneur civil, nul autre que Benjamin Franklin, qui aide à fonder au pays le premier journal, alors bilingue, la Gazette. La population de l'ile, quant à elle, besogne dans l'agriculture et le commerce des fourrures. La paix revenue après les guerres napoléoniennes, les britanniques, définitifs maitre du terrain et du port, terminus de la navigation fluviale desservant l'Ouest, décrochent à leur profit, comme il était prévisible, les permis exclusifs de commerce, d'industrie et de finance. Montréal grossit, s'enrichit, s'anglicise. C'est l'essor de la bourgeoisie locale, à forte teneur écossaise.
En bel attelage et souple calèche, en toute saison, on monte vers le Chemin de la Côte Sainte-Catherine, on paye à la barrière en forme de grand S son droit de passage et l'on parade sur route macadamisée autour de la montagne, les dames admirant la nature, les messieurs se désaltérant ou se réchauffant à chaque étape... Puis, en aviser gens d'affaires, ceux-ci rachètent petit à petit leurs lots aux colons d'un lieu si bien situé. Chacun est transformé ensuite en vaste domaine. Il y a aux faites l'imposante demeure : entrée d'apparat, manoir cossu, arbres aux essence recherchées, massifs de fleurs; en contrebas, des vergers de poires et de pommes; enfin en plaine, des aires encore cultivées. Ici ou là, un golf, un sentier le long du ruisseau de montagne, un boulingrin, un "Haras Nationar d'équitation (rien de moins!).Ces gens ont su bâtir, planter, aménager.
Puis la ville a rejoint la campagne. Vers 1850 ces grandes propriétés commencent à se fracturer. Autour des résidences domaniales, des rues se mettent à serpenter et l'on construit des maisons d'héritiers. En plus, une nouvelle vague d'arrivants de langue française commence à s'installer. Les mariages entre les familles sont fréquemment bilingues, tels entre les Elliott et les Trudeau. L'érable, symbole canadien de la confédération de 1867, remplace le pommier et le poirier le long des trottoirs. Les fermes passent des mains des métayers à celles de «gentlemen rarmers» dont tel ou tel, par émulation, y élaborera un arboretum (ginko de Chine, pin du Pacifique...), profilera un parc floral, étendra des tennis. De plus une communauté religieuse française en charge de l'éducation des sourds-muets acquiert des terres agricoles pour la formation maraichère de ses protégés; une deuxième établira un pensionnat pour jeunes filles, contigu à sa maison mère.
Tant et si bien qu'en 1875, avec un millier de résidents, la Côte Sainte-Catherine décide de se défusionner de Montréal pour devenir Outremont. Charte municipale en mains, les premiers édiles, en accord avec les juridictions locales du temps, commencent par bannir tout débit de boissons du territoire. Fin des incidents et des tintamarres dans le voisinage, «teetotalers» et les ligues de tempérance étant de connivence! Puis on élabore avec le temps un plan de développement : régie de la forêt urbaine, parcs avec étangs l'été qui deviennent patinoires l'hiver (dont un anneau de glace où glissent les couples au rythme des valses de Strauss....) et, une première au Canada, l'enfouissement du réseau municipalisé de distribution de l'électricité naissante, complété en 1916. Également, un règlement de zonage prévoit la construction, par quartier, de types homogènes de résidences, mais suffisamment variés pour tenir compte de divers milieux socio-économiques: cottage, duplex, triplex, conciergerie....Nulle ressemblance avec les banlieues laminées, isolées et repliées.
Ainsi s'est déroulé le tissu humain d'Outremont. Au tournant du siècle, les dernières fermes du plat terrain disparaissent. L'accroissement de la population provoque lotissement, spéculation, construction. On y bâtit plus modeste, plus tassé. A l'artère du Chemin de la Côte Sainte-Catherine s'ajoutent en parallèle les transversales Bernard el Van Horne entre lesquelles logent de plus jeunes familles, moins nanties en capital, plus riches d'enfants. Le damier des rues fait alterner une odonymie qui rappelle les origines: passant par McEachran, on traverse Lajoie pour atteindre Ducharme, patronymes imagés et invitants. L'avenue Laurier, au destin sélect de boutiques et de restaurants, pousse dans Outremont un biais qu'on avait cru bon, au départ, de daller avec des pavés en pierre, à l'européenne, ce qui dès lors servait à modérer vitesse et fantaisie des voitures... car l'automobile vint, bien sûr. Or on décida d'emblée qu'elle ne camperait pas la nuit dans les rues. Pour ceux qui n'avaient pas d'abri, ni attenant, ni en ruelle, quatre gros garages étagés furent érigés dans la ville. Mais leurs sites en des endroits stratégiques ainsi que la multiplication sinon la généralisation des véhicules, puis la disparition des chauffeurs en livrée, eurent raison de leur survie. Ces garages ont été transformés en lofts.
Désormais la ville, au sortir de la crise de··29··et de la guerre de --39--, se présente dans son actuel profil construit. A condition d'y ajouter les établissements d'éducation et de culte. Car au long du XXe siècle, pour une population oscillant finalement autour de 25 000 âmes, il y eut forte compétition, surabondance même dans ces secteurs. Aisance et notoriété attirent.
Du côté protestant, fortement majoritaire au début puis décroissant ensuite, presbytériens et anglicans se partagent les fidèles. L'église des premiers, (les presbytériens sont gens d'égalité et d'échange) sera plus tard convertie en bibliothèque et en salle de réunion du conseil municipal, tout à côté de l'hôtel de ville. Une autre, rue Bernard, en pur style rural anglais, passera aux chrétiens arméniens ; elle avait été dédiée dès l'origine à Saint- Gilles, moine d'Orient.
Au cours de la décennie 1930, au plus fort de la poussée antisémite en Europe Centrale, la municipalité sera favorable à la construction d'une synagogue, parmi d'autres, jointe à un centre culturel juif, â l'angle des rues Ducharme et McEachran. Le complexe sera plus tard cédé aux Libanais maronites.
Quant aux catholiques francophones, fidèles â leurs tendances, ils doteront trois coins de la ville d'églises monumentales, aux proportions de basilique. Saint-Viateur, à l'architecture néogothique rappelant Notre-Dame de la Place d'Armes, est, comme cette dernière, la pissée de boiseries sculptées ; en plus, peintures murales et verrières par l'artiste italien Nincheri lui ajoutent une aura florentine. Sainte-Madeleine, avec son long clocher effilé el pointu, est conforme au plan de l'église traditionnelle québécoise qui aurait gonflé ses dimensions en arrivant en ville. Enfin, à l'autre extrémité d'Outremont, collée sur l'Université de Montréal, Saint-Germain reprend, modernise, grandit l'image de Saint-Germain-des-Prés à Paris, cette église du quartier latin où s'étaient promis fidélité les fondateurs de Ville-Marie, en 1641, avant de traverser l'Atlantique. Saint-Raphaël, l'église des catholiques anglophones, bien que d'Outremont-hors-les-murs, illustre pour sa part l'architecture d'Irlande. Au total, Outremont est jalonnée d'une dizaine de lieux de culte constituant, chacun, un legs de ceux qui ont peuplé ou qui habitent encore les environs. Or ce nombre, déjà considérable, est moindre que celui des établissements d’éducation : quelque 10 000 jeunes de 5 à 25 ans, venus majoritairement de l'extérieur, fréquentent 17 écoles, collèges, facultés, tant privés que publics. Des institutions qui évoluent presque aussi rapidement que ceux qui les fréquentent.
Très tôt Outremont a eu ses écoles primaires. Précédant les gouvernements supérieurs, la municipalité leur offrit les services d'une clinique qui voyait au dépistage des maladies, aux vaccins, à l'hygiène. Au début du XXe siècle, pour les francophones autant que pour les anglophones, les commissions scolaires locales organisèrent l'enseignement secondaire public. L'Académie Querbes (1916) fut même un prototype pour le Québec, alors que, jusqu'à une 12e année de scolarité ouvrant sur l'enseignement supérieur (HEC, Polytechnique), dans un majestueux bâtiment, son programme incluait l'éducation physique obligatoire dans des locaux spécialisés avec piscine et gymnase. Un demi-siècle avant cette «révolution tranquille» qui aurait lancé, croyait-on, tant d'innovations.......
Ce qui n'empêche pas cependant à Outremont la prolifération d'écoles privées. Un collège classique (1951) sera plus tard transformé en polyvalente. Le Collège Stanislas relevant de !'Archevêché de Paris, à l'invitation de politiciens locaux, a pignon sur rue depuis 1938 dans l'agglomération, d'abord avec le statut de succursale, ensuite accepté de plein droit comme lycée français à l'étranger par le ministère de l'Education nationale de France. Un certain Valèry Giscard d'Estaing y a été enseignant. Plus haut dans la montagne, une école secondaire privée de jeunes filles cohabite avec un conservatoire de musique. La communauté juive de son côté ale choix d'écoles diversifiées selon le penchant religieux de ses membres. Et ainsi de suite, vu les modalités de la loi provinciale sur l'enseignement privé qui prévoit des subventions de l'État pour ces genres d'établissement.
Il y a plus. En conséquence de son expansion considérable, l'Université de Montréal, devenue la deuxième au Canada en importance, élargit sans cesse son pan de montagne. Il était inévitable qu'elle s'infiltre chez Outremont sa voisine. Elle fait donc dorénavant partie de l'horizon avec quatre des édifices les plus imposants de l'arrondissement.